• 08/01/2023
  • Par binternet
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LES PARAPLUIES DE CHERBOURG<

Carte blanche est notre rendez-vous pour tous les cinéphiles du web. À nouveau, Le Bleu du Miroir accueille un(e) invité(e) qui se penche sur un thème cinématographique ou audiovisuel qui lui est cher. Pour ce quarante-septième rendez-vous, nous accueillons parmi nous Laura Enjolvy, qui officie tant à l’écrit, sur le site Fucking Cinéphiles, qu’à l’oral pour le podcast Sorociné, qui se lance prochainement dans l’aventure du magazine papier. Elle a choisi de nous livrer son sentiment sur un film important dans la matrice de sa cinéphilie, un classique du cinéma français et international.

Carte Blanche à… Laura Enjolvy

Novembre 2012. Le cours de mise en scène du jour est sur Les Parapluies de Cherbourg. Jacques Demy, je connais. Peau d’âne évidemment, un film qui a bercé mon enfance. Le professeur nous parle avec passion de LA scène, celle de la séparation déchirante entre Catherine Deneuve et Nino Castelnuovo. Une heure gravée dans ma mémoire, qui fera naître l’envie de découvrir le film dans son entièreté. Voilà comment un simple cours a donné lieu à la plus fiévreuse des passions, celle d’un film coloré, en-chanté, celle de l’univers du réalisateur.LES PARAPLUIES DE CHERBOURG LES PARAPLUIES DE CHERBOURG

Film en-chanté, film en chanson

Nous avons la vision d’un film merveilleux quand est prononcé le titre du film, qui s’étend à la filmographie du réalisateur. Pourtant, si l’on y regarde de plus près, Les Parapluies de Cherbourg n’a rien de particulièrement enchanteur et pose même des bases sociales, émotionnelles sombres pour conter cette histoire d’amour à la fin tragique. Rare film faisant état de la guerre d’Algérie à sa sortie (1964), le récit englobe une séparation déchirante, la grossesse non désirée et solitaire d’une mineure, la précarité, la mort. La mélancolie parcourt le film, telle une chanson interminable : l’absence si douloureuse de l’être aimé, la résignation. Le désir, la fougue de la jeunesse se heurtent aux attentes de la société. Le rêve se transforme en une vie bien trop réaliste et triste. Découpé en trois actes : le départ, l’absence, le retour, le film détient le charme d’un premier amour et la cruauté des sentiments, une dichotomie entre la passion et la raison.

Sur l’affiche bleue, où les deux protagonistes enlacés se détachent, se trouve l’accroche “en musique, en couleurs, en-chanté”, des mots qui courent comme des notes de musique sur une partition. Pas de faute d’orthographe, mais un néologisme inventé par le réalisateur lui-même et son compositeur Michel Legrand, pour expliquer en quoi Les Parapluies de Cherbourg s’éloigne de la comédie musicale “classique”, celle dont on a l’habitude, avec des codes bien définis. Le film se veut radical et prend à contre-pied ce genre qui veut que l’on alterne les parties chantées et/ou dansées et les parties dialogues.

LES PARAPLUIES DE CHERBOURG

Pourquoi les personnages ne pourraient-ils pas parler en chantant, chanter en parlant ? Un jusqu’au-boutisme qui témoigne d’une belle ambition. Les sentiments amoureux deviennent alors presque viscéraux grâce à ces débordements lyriques, aux costumes et décors qui portent la vivacité de l’émotion et de l’instant présent. Il est vrai que l’amour fait rarement des concessions, pourquoi deviendrait-il prudent transposé au cinéma ? Jacques Demy filme le premier émoi comme s’il ne devait jamais disparaître et transforme un scénario que l’on pourrait considéré comme mièvre, en une véritable tragédie, capable de faire fondre les coeurs. La musique prend une importance capitale, car elle transmet l’empathie aux spectateurs, joue sur les émotions et sur la mémoire grâce à des thèmes musicaux qui reviennent fréquemment.

Un opéra populaire

Ce mouvement perpétuel de chanson n’est pourtant pas un frein pour l’appréciation globale de l’oeuvre, comme on pourrait s’y attendre. Le cinéaste voulait autant véhiculer la préciosité de l’amour que la banalité du quotidien. Les Parapluies de Cherbourg se veut un opéra populaire, loin du milieu bourgeois auquel nous rattachons l’opéra, qui ancre son récit dans une réalité certes colorée, mais avec quelque chose de palpable, où le merveilleux ne trouve pas sa place. L’action ne se met jamais devant la caméra et se déroule en hors-champs (la guerre, le sexe). Seules les conséquences de ces actions intéressent cette caméra, désireuse d’apporter une réflexion sur les attentes des différents personnages.

Les illusions ne tiennent pas devant des dettes, devant une guerre meurtrière, devant une grossesse qui signifie en elle-même la fin de l’adolescence et le début des responsabilités. L’histoire d’amour du début évolue, change pour n’être qu’un rêve. Une histoire peut-être trop naïve pour qu’elle subsiste dans ce monde où l’espoir existe uniquement dans l’interstice d’une ruelle balayée par la pluie. Ne réside que la raison, la raison grise qui transforme la vie en une multitude de choix pondérés. La passion amoureuse n’est alors qu’éphémère pour les personnages, mais intemporelle pour nous, chanceux spectateurs du regard acide mais bienveillant de Jacques Demy. Le film nous touche tant peut-être parce qu’il transforme un sujet si universel en une balade harmonieuse, et propose un pont entre le merveilleux du cinéma et le tragique de la vie.

Destin de deux âmes alourdies par les poids des conventions sociales et de l’urgence politique, Les Parapluies de Cherbourg semble aussi solide que les fameux parapluies de Madame Emery, capable d’essuyer la plus désespérée des pluies. Et d’allumer dans le coeur d’une jeune cinéphile de dix-neuf ans une flamme éternelle.

Laura Enjolvy

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